Les concerts contés, une autre façon de vivre la musique classique : Rencontre avec Dominique Hoff et Manon Soavi

Chers lecteurs,

Avez-vous déjà entendu parler de "concerts contés" Dominique Hoff chanteuse Lyrique et Manon Soavi, pianiste, sont aujourd'hui nos guides attentionnées pour ce voyage poétique...

Bonne découverte !


Bonjour Dominique Hoff et Manon Soavi, pouvez-vous nous dire chacune quelques mots sur vous ? Quel est votre parcours ?


Dominique : Après un parcours varié passant par la philosophie, le piano, le violon-alto, je suis devenue chanteuse lyrique, et conteuse-comédienne. Je chante donc en voix “d’opéra”, et j’ai une vraie passion pour la mélodie allemande : les chants du romantisme allemand, qu’on appelle des lieder. Des chants pour une voix toute seule, avec piano, parfois avec orchestre, écrits par Schubert, Schumann, Brahms, Mahler…

J’adore aussi les paroles de ces chants, qui sont des textes de toute sorte : poèmes, histoires, portraits, petits tableaux, tragédies, histoires drôles… une diversité incroyable. Parfois comme un opéra miniature. Souvent nostalgiques, sentimentaux… comme les chansons populaires ! Et très sensuels : la nature, les paysages, les éléments sont présents de façon très concrète, terre à terre : nuit, étoiles, forêt, fleurs, lune, soleil, oiseaux, ruisseaux - avec toujours l’évocation de leur musique : bruissement de la forêt, chant de l’oiseau, du ruisseau qui court, bruit des pas des anges dans la nuit…

Dominique Hoff
C’est coloré, animé, naïf, enfantin (il arrive que les oiseaux, les fleurs se mettent à vous parler), et c’est toujours lié à l’état d’âme d’un personnage - souvent amoureux ! -, qui s’incarne dans les choses, dans le paysage… Il y a une vraie fusion, corps et âme, avec la nature : par exemple les fleurs vont pleurer avec vous, ou vous consoler, quand vous avez un chagrin d’amour ; ou bien les nuages passant au loin, le murmure d’un champ de blé sous le vent, vont refléter, exprimer votre propre bonheur, votre sérénité.

On renoue avec nos racines paysannes, terriennes ! C’est très proche de la poésie populaire, avec des images claires, des mots simples, des répétitions. Beaucoup de textes sont anonymes, transmis par la tradition populaire, de bouche à oreille. On ne trouve pas ça dans la mélodie française, dont les poèmes sont souvent plus “littéraires”, et cela compte beaucoup dans mon amour pour cette musique allemande. C’est pour chanter des œuvres comme La Belle Meunière ou Voyage d’hiver de Schubert que j’ai voulu devenir chanteuse. Les paroles y sont pour beaucoup, même si la musique est géniale aussi !
Manon Soavi

Manon : Je suis musicienne, pianiste, et je fais aussi de l’aïkido depuis 25 ans. J’ai une pratique approfondie d’une certaine forme d’aïkido, qui est un art de la respiration (L'École Itsuo Tsuda, qui a fait l’objet d’un article sur ce site). Il s’agit d'un art de la fusion, d’un art de l'écoute. Il s'agit de respirer ensemble, de deux faire Un. Fusionner, le temps d'une technique d’aïkido ou le temps d'un concert, c'est la même chose.


Dominique : Cette “fusion de sensibilité” que pratique Manon, fait d’elle une pianiste “accompagnatrice”    vraiment hors du commun, pleine d’atouts pour survivre et coopérer avec une chanteuse lyrique tyrannique comme je le suis ! Qui n’en fait qu’à sa tête - qui par exemple respire… quand ça lui chante ! Or l'inspiration prend un peu de temps, le pianiste doit adapter son jeu. Quoi que je fasse avec mon souffle, Manon me suit. Même si ça ne ressemble pas à ce qu’on a fait en répétition. Elle me suit sans même y penser, c’est une seconde nature. Et ça préserve la spontanéité de la musique, si précieuse. On fait du spectacle VIVANT, il faut préserver la vibration, privilégier le moment présent, l’invention “sur le champ”.

Et le souffle entraîne le reste à sa suite. Le souffle, c’est la “matière première” d’une chanteuse lyrique : le son, la voix chantée, c’est du souffle sculpté. Si la pianiste suit les volutes, les mouvements du souffle, elle suit forcément aussi les élans, les accélérations, les ralentis, les “plus fort”, “moins fort” qui arrivent en chemin. Elle suit les émotions, en fait, les intentions, et on va toutes les deux dans le même sens - on est d’accord, un peu comme quand on accorde ensemble deux instruments : tout à coup ça sonne “soleil”, quand c’est juste… Je peux aller au bout de l'expression, avec une grande liberté - ce qui ne va pas de soi.


Comment vous êtes-vous rencontrées ?

Dominique : Il y a des années… par une affiche annonçant un de mes *Concerts Contés*. Manon a vu l’affiche, elle s’est dit “Tiens, un concert classique pas comme les autres…”. Elle est venue écouter, en tant que spectatrice. Après le concert elle est venue me parler, me dire qu’elle était pianiste, que mon travail l’intéressait beaucoup. Heureuse rencontre ! Jamais une affiche ne m’a autant porté chance !

Il y avait une vraie coïncidence des attentes et des sensibilités. A commencé alors une période très fructueuse de travail et de recherche en commun. Deux énergies qui se cumulent ! Une année, nous avons même monté deux *Concerts Contés* différents. Alors que le rythme “normal”, c’est plutôt un par an maximum - comme pour faire un enfant ! Créer un spectacle de A à Z, c’est un travail énorme…


Vous vous produisez ensemble lors de « concerts contés ». De quoi s’agit-il exactement ?

Concert conté
Dominique : Lors des *Concerts Contés*, le sens des paroles des chants est dévoilé, par mes traductions “maison” de l’allemand vers le français. Pas de façon pédagogique : ce n’est pas une lecture ou un simple récit de la traduction - c’est vraiment un concert-spectacle, la traduction est donnée “par cœur”, et avec une mise en espace légère, plus ou moins poussée suivant les textes des différents chants. Le public s’imprègne du sens du poème, souvent beau en lui-même, puis on plonge dans la musique : le même poème, cette fois chanté en allemand, avec le piano.

Et l’ensemble du *Concert Conté* se déroule comme une seule grande histoire, avec un fil directeur, une dramaturgie serrée, qui tient compte des textes autant que des musiques. Par exemple, dans le Concert Conté Wolf de cette année, il y a tout un épisode amoureux platonique, amour de loin, puis la rencontre, puis la rupture. Il y a tout un épisode militaire aussi, tragi-comique.

Trois chants se suivent qui parlent de l’eau : l’un parle des innombrables gouttes de la pluie, l’autre, du murmure des sources incessant dans la nuit, le 3e, d’un grand fleuve profond et sauvage. Puis, trois chants se suivent, qui parlent du dénudement amoureux : le chant « du grand fleuve » parle d’enlever ses chaussures, pour traverser l’eau, le suivant parle de détacher ses longs cheveux, défaire le chignon (on est au XIXe ! les femmes portent le chignon), le 3e, des tresses défaites pendant la nuit par une mystérieuse tempête… Quand on construit le concert, on ne se rend pas compte de tous ces fils conducteurs, mais au fur et à mesure, ils apparaissent : c’est tissé !

Un chemin facile et agréable, qui a du sens, pour le public comme pour les interprètes.

Comment est née cette idée de « concerts contés » ?

Dominique : Cette idée toute simple s’est imposée à moi presque naturellement.

Mon cheminement sur les routes de la musique et du théâtre, m’avait préparée sans que je m’en rende compte, à pouvoir créer des *Concerts Contés*, mêlant l’art du chant, et celui du conte. J’étais prête. Mais il y avait le chant d’une part, et le conte d’autre part, deux domaines un peu séparés.

L’expérience décisive qui m’a fait monter sur scène, pour défendre ce répertoire qui me touchait tant, c’est un concert où j’étais dans le public. Je ne connaissais pas le Voyage d’hiver de Schubert, et j’ai aimé le concert, la musique, sans vraiment comprendre les paroles. C’est en rentrant chez moi, et découvrant les textes, que je suis vraiment tombée amoureuse de l’œuvre, et que j’ai vu ce que j’avais perdu, au moment du concert, en passant à côté des paroles. Quel gâchis !

Dans la plupart des concerts de mélodies allemandes, soit il faut déjà connaître les œuvres et leurs paroles avant le concert, soit il faut suivre les paroles en les lisant dans l’obscurité tant bien que mal, tout en essayant d’écouter, soit… il faut écouter sans comprendre les paroles - même si les musiques sont belles, on risque fort de s’ennuyer ! C’est un peu comme écouter un opéra sans comprendre l’histoire… À mon avis, si peu de gens s’intéressent au Lied en France, c’est à cause de ça.

D’autre part, les traductions de lieder qui existent sont souvent décevantes, voire infidèles : elles ne restituent pas la sensualité, la simplicité, les répétitions, le côté “populaire” et non littéraire, des textes chéris par les musiciens allemands et autrichiens. Les plus grandes maisons de disques proposent malheureusement ce genre de traduction : Pourquoi traduire par “les cieux”, quand dans le texte allemand on a le mot “ciel”, tout simplement ? ou dire l’“héliotrope”, à la place du bon vieux “tournesol” = “Sonnen-blume”, en allemand, textuellement “la fleur du soleil” - il faut garder ça ! C’est tout beau, tout simple, et tout le monde comprend.

À une époque où tout le monde se creuse la tête pour “démocratiser” la musique classique, et se lamente sur le vieillissement de son public, j'ai eu cette idée toute simple, qui s'est révélée très féconde : 8 *Concerts Contés* ont vu le jour, et je n’aurai pas assez de toute ma vie pour réaliser tous les *Concerts Contés* que j’ai en tête ! L’invention de cette forme originale de concert lyrique a d’ailleurs été saluée dès notre tout premier concert par Le Parisien, journal qui ne parle pourtant pas souvent de musique classique (“Une révélation !” - *Concert Conté* Schumann, 2006).


Quels retours vous font vos spectateurs ?

Manon et Dominique : Ils sortent souvent émus, “avec de petites étoiles dans les yeux”. C’est une expérience intense. Ils parlent beaucoup d’avoir été portés, transportés, de “voyage” : “Un voyage envoûtant vers l’âme romantique allemande”, a écrit un spectateur. Poésie, évasion loin de ce monde, immersion dans l’univers d’un compositeur, et dans une sensibilité d’un autre temps.

Ils parlent d’évocation : les concerts suscitent des images fortes, font vivre des paysages, des personnages, des états d’âme. En passant par l’oreille (mots ou musique), plus que par l’œil ! Ce qui est rare dans notre civilisation où l'image domine tellement.

Ils soulignent l’originalité d’un concert “pas comme les autres”. Où c'est le même corps, la même voix qui incarne et le poème et la musique.

Ils apprécient aussi la “performance” d’une présence intense et continue en scène, passant du conte au chant, avec des bribes de danse. Il y a un côté “seule en scène”, one woman show, même si je ne pourrais rien faire de tel sans Manon !

Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement lors de vos représentations ?

Manon : Ce que j’apprécie particulièrement, c'est le fait que ce ne soit pas un concert, encore un.  J'en ai fait un certain nombre, c’était bien, mais il me manquait quelque chose.

Les *Concerts Contés* se préparent, se mijotent. C'est entrer à fond dans l'univers d'un compositeur, c'est des heures et des heures de répétition, qui aboutissent à un tout : une heure d'immersion dans un univers. Pas juste une suite d’œuvres, belles et bien jouées, mais un univers, un spectacle qui se déroule du début à la fin. Pour nous et pour les spectateurs c'est un voyage, on les prend par la main. Ce n'est pas didactique, c'est poétique. C'est un moment à part. C'est un écrin pour que la musique vive. Qu'une fois de plus elle renaisse, et être le média de cette renaissance, est magnifique.

Dominique : Ce qui me plaît surtout, ce sont les œuvres, les œuvres, les œuvres ! Avec une chance rare : l’entière liberté de choisir uniquement les œuvres qui me touchent profondément - les seules que je peux vraiment chanter… Longue recherche, amoureuse, parmi les centaines de lieder qui existent ! Vivre au contact de ces chants, de ces poèmes, sur scène et pendant toute la préparation, s’y plonger, s’en imprégner, les traduire en français ! les incarner dans la voix parlée ET la voix chantée, “par cœur” bien sûr - et à l’arrivée, la fournaise du concert, terrifiante, vertigineuse, délicieuse… Partager ces trésors, c’est le but, dans ce moment électrique du spectacle.

Et pour finir, le LIEDER test, à compléter comme vous le souhaitez !

L comme… Lieb = “amour”, en allemand
L’amour, ses peines et ses bonheurs, sujet principal des lieder, comme des chansons de variété - même si les sujets sont aussi variés que pour les chansons !

I comme… Images
Pas images toutes faites, mais images de rêve, qui sortent toutes seules des mots, des poèmes contés, et naissent, différentes, uniques, dans l’esprit de chaque spectateur. C’est la magie du conte, qui ne tient qu’à des mots…

E comme… Émotion 
La voix touche profondément, c’est le plus direct des instruments de musique ! - Électricité, en prise directe entre la chanteuse et les auditeurs…

D comme…Danse à deux, dialogue 
On joue, on se passe la parole, entre piano et voix

E comme…Extase 
On sort de soi - Et en même temps on creuse en soi. Comme un voyage pour se retrouver. Entrée dans un état inhabituel, de réceptivité, de sensibilité, d’écoute… Voyage dans le romantisme allemand, dans le XIXe siècle. Loin de la vie quotidienne, et renouant avec une partie enfouie de nous-mêmes.

R comme… Rêve, respiration… 
Retour au passé, à l’enfance, aux racines terriennes, paysannes. Retour, rasséréné. 

Pour en savoir plus : 


Vous pourrez écouter des extraits, et vous inscrire à la newsletter qui annoncera les prochaines dates de concerts dès qu'elles seront programmées.
N'hésitez pas à visiter la page "atelier" du site, qui montre exactement ce qui se passe en ce moment et pendant l'été : la préparation d'un nouveau Concert Conté pour septembre. 


Chères Dominique et Manon,

Je vous remercie beaucoup pour ce partage instructif et généreux. Cela me donne envie de vivre l'expérience d'assister à un concert conté !
Tenez-nous au courant !

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